L'exposition « Odyssey? », un voyage dans l'inconnu

 

Passé, présent, avenir... L'artiste éthiopien Abel Tilahun se joue du temps que l'on veut parfois figer, et pointe les paradoxes de l'innovation dans l'exposition « Odyssey? » à découvrir à l'Alliance éthio-française. Nous l'avons rencontré ainsi que Meskerem Assegued, la commissaire d'exposition, pour en savoir plus.

 

Pourquoi avez-vous décidé d'appeler l'exposition « Odyssey? »

Meskerem Assegued : Ma compréhension du titre – « Odyssée » avec un point d'interrogation – se réfère à un voyage dans l'inconnu, long et aventureux.

Abel Tilahun : Le titre capte le désir de voyager dans un lieu lointain, inconnu ou dans le futur à la recherche de la sagesse et du progrès. L'exposition exprime à la fois l'optimisme et l'innovation que l'odyssée incarne, mais aussi problématise cette idée en mettant en évidence les compromis inhérents à la recherche d'un avenir meilleur, ainsi que la répétition de l'histoire.

 

Vous dites tous les deux que l'importance du temps est une constante tout au long de l'œuvre. Pourquoi ce concept est-il si important dans cette exposition ?

Meskerem : Le temps est le moment ainsi que le changement continu et la répétition de la vie. Je pense que les installations murales des injeras entourées des couleurs changeantes de tubes fluorescents sont des représentations métaphoriques de la nature circulaire sans fin du temps dans le présent, le passé et le futur. L'injera est la nourriture de base en Ethiopie mais sa renommée actuelle autour du monde change et met au défi sa recette historique, ses méthodes de préparation et son goût. « School of Thought » est une vidéo sur la compétition et le temps. Il fait également le lien entre l'art d'animation égyptien antique et le présent.

Abel : Comme mon travail étudie les relations entre la fine pointe de l'histoire et son cours (de l'histoire, ndlr), je trouve l'utilisation de médias basés sur le temps un ajustement naturel à mon approche conceptuelle. La vidéo « Ever-fixed Mark », par exemple, est un morceau qui explore l'essence de la vie à travers une période de temps et la disparition d'une civilisation. Il aborde l'essence toujours durable de l'amour et de la connexion humaine à travers le temps et l'espace. En plus de ce que Meskerem a déclaré, j'ajouterais que « School of Thought » est une question de temps et d'effondrement de la hiérarchie de l'information aujourd'hui, facilitée par la saturation des images en mouvement à l'époque contemporaine. Cela a abouti à un processus de pensée qui ressemble à un trouble déficitaire de l'attention dans lequel les pensées sont encombrées. Et ce n'est pas toujours clair : nos pensées sont-elles pertinentes à notre réalité, ou sont-elles empruntées à des médias consommés ? Par exemple, un astronaute dérivant dans l'espace sans que rien ne puisse l'arrêter est une crainte commune grâce au cinéma, bien qu'il soit extrêmement improbable que nous l'expérimentions personnellement.

 

L'art vidéo et la conception sonore ne sont pas conventionnels. Quel est le pouvoir de cette façon de faire de l'art?

Meskerem : Dans toute l'Éthiopie, les toits ou les murs extérieurs de presque toutes les maisons petites ou grandes sont couverts d'antennes paraboliques de différentes tailles. En 2004, lorsque j'étais membre du comité de sélection de la Biennale Dak'Art, la plupart des arts sélectionnés étaient des installations vidéo. Je me souviens d'avoir été interrogée par un journaliste lors d'une conférence de presse qui m'avait demandé si ces sélections étaient appropriées pour l'art africain conventionnel. J'ai répondu que dans presque tous les villages d'Afrique où l'électricité est disponible, la première chose qu'une famille achète est la télévision. Aujourd'hui, les jeunes des villages éloignés possèdent des téléphones intelligents. Dans ce genre d'environnement, l'art vidéo est un progrès naturel inévitable.

Abel : La vidéo et le son me permettent de créer une expérience immersive pour mon auditoire. Je peux l'emmener dans un voyage avec des hauts et des bas. Le fait que les visiteurs vont passer une période particulière de temps à expérimenter l’œuvre approfondit l'engagement. Parce que les médias audiovisuels sont la langue maternelle des publics d'aujourd'hui, cela crée des opportunités pour les artistes de créer des associations et une pertinence avec le public à travers l'utilisation de ce média.

 

Quel est l'objectif de l'exposition ? Que voulez-vous que les visiteurs pensent après la visite ?

Meskerem : J'espère que cette exposition va changer la perspective sur l'art africain. Les artistes en Afrique viennent de milieux différents avec des intérêts et des rêves variés. Ils sont des contributeurs majeurs du monde globalisé. L'art vidéo est l'un des nombreux médias où ils peuvent exprimer leurs idées. J'espère que les visiteurs ressentiront qu'ils ont vu une œuvre d'art d'Abel Tilahun qui est né et a grandi à Addis-Abeba, et qui a également passé une partie de sa vie adulte au Colorado et à Washington DC.

Abel : Avant tout, je veux que mon public ait une expérience engageante et réfléchie. Après leur visite, je veux que les gens prêtent plus d'attention aux changements de paradigme qui se produisent dans notre monde, et participent activement et consciemment à ceux-ci tout en maintenant une prise ferme sur l'importance du passé et une vision compatissante sur l'avenir.

 

 

Rendez-vous à l'Alliance pour découvrir l'exposition jusqu'au 24 janvier.

 

Copyright © 2016 - Designed By TBM