Chehem Watta : "L'oralité est l'adversaire numéro un du livre à Djibouti"

 

L'écrivain djiboutien Chehem Watta était de passage à Addis-Abeba à l'occasion de la deuxième édition du Tukul du Livre. Nous avons rencontré ce nomade devenu poète.

 

Quand vous êtes-vous familiarisé avec l'objet-livre ?

Chehem Watta : J'avais 4 ans lorsque j'ai eu mon premier contact physique avec le livre. Le premier livre que j'ai touché, c'était le Coran. En tant qu'enfant nomade, on nous apprend le Coran. C'est une récitation par coeur, on apprend à écrire sur une ardoise avec de l'encre fabriquée soi-même. Ce contact était très important d'autant plus qu'il a eu lieu grâce à ma mère qui était lettrée, savait lire et écrire l'arabe. Je n'arrivais pas à apprendre avec un maître qui était brutal, pas du tout pédagogique. Lorsque j'ai terminé le livre saint, qui est le seul que les nomades connaissent, ma mère a décidé de m'inscrire à l'école publique, à l'école française, où j'ai eu plusieurs livres entre mes doigts. Pour mon bonheur.

 

Qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire ?

C'est cette séparation avec mon univers nomade. Il a fallu que je reste sédentaire alors que j'étais un petit nomade courant derrière mes chamelons. Cette séparation avec ce grand désert, avec cette liberté, m'a donné envie d'écrire car je voulais me représenter cet espace mentalement. Il ne m'a d'ailleurs jamais quitté jusqu'à ce que je finisse l'université. L'envie d'écrire est venue de cette séparation brutale. Ma mère voulait que j'aille à l'école. Moi, au début, j'étais plus attaché à mon désert, mes animaux, mes amis. Grâce à l'école, j'ai gagné beaucoup de choses, j'ai eu accès à des savoirs différents. Je sais ce que j'ai gagné mais je ne sais pas ce que j'ai perdu en me scolarisant, en ayant accès à d'autres civilisations. Je sais que j'ai perdu beaucoup de choses. J'étais capable de suivre les animaux à la trace, de connaître toutes les fleurs, toutes les plantes du désert. Je suis conscient que j'ai perdu quelque chose en allant à l'école et en touchant d'autres livres...

 

Que représentent les livres pour vous ?

Pour les nomades, chercher le savoir est un devoir et respecter l'autre, aller vers l'autre, est une nécessité absolue. On ne peut pas vivre reclus. Le livre, c'est cet autre qu'on va recevoir, qu'on va découvrir. Et ce n'est pas seulement ce que nous voyons maintenant, mais aussi ce qu'il s'est passé auparavant. Le livre raconte d'autres imaginaires, d'autres voyages. L'Autre dans sa grande diversité.

 

Comment décririez-vous l'industrie du livre à Djibouti ?

Ce qui est paradoxal, c'est que l'industrie du livre ne s'est pas beaucoup développée à Djibouti. Il n'y a pas de maison d'édition, tous les livres viennent de l'extérieur, même les livres scolaires sont fabriqués à l'étranger. Le livre n'est pas considéré comme un produit culturel, comme quelque chose qui a une valeur ajoutée, qui apporte quelque chose à la connaissance, comme quelque chose qu'on peut utiliser pour transmettre des messages. Le livre n'est pas valorisé, sauf ceux utilisés pour l'école. À l'université, les gens lisent à la bibliothèque mais le livre n'est pas un objet qu'on s'approprie, qu'on chérit. Il nous a servi juste pour apprendre et après on le néglige énormément. On a essayé de créer une maison d'édition pour pouvoir susciter des envies d'écriture. Les gens apprécient beaucoup la poésie qui est le genre le plus recherché et aimé mais cela reste de l'oralité. Quand elle devient livre, ce n'est pas qu'elle est dévalorisée... mais les gens lui donnent beaucoup plus de considération quand elle est entendue à la télévision, à la radio surtout. L'oralité reste l'adversaire numéro un du livre à Djibouti. Même en Ethiopie, il existe une longue tradition d'écriture, l'industrie se développe mais l'accès à la lecture reste difficile.

 

Le livre n'est pas valorisé à Djibouti. Est-il numérisé ?

Les aspects administratifs sont numérisés, peut-être, mais la numérisation n'est pas la priorité des Djiboutiens. Le livre reste l'objet qu'on va rarement utiliser. Il a fallu que je me batte avec mon épouse car le livre n'a même pas la même valeur qu'une chaussure. Moi qui aime les livres, qui écris, je trouve toujours mes livres dans de mauvaises conditions. Ceux qu'on a écrit sont maltraités, on peut les trouver dans un placard car on n'accorde pas de valeur à l'objet. On me gronde souvent pour me dire : qu'est-ce que tu fais avec tous ces livres ? Cela prend trop de place... Aujourd'hui, avec l'accès à internet, on voit de nombreux livres numérisés.

 

Comprenez-vous que cette numérisation puisse effrayer les éditeurs ?

Oui, c'est sûr, mais il faut s'adapter. Cela apporte une audience importante. Je vois plutôt cela comme un nouveau défi pour les auteurs que nous sommes. Il faut qu'on puisse toucher un maximum de gens, surtout dans un pays comme Djibouti ou en Afrique en général où les gens ne lisent pas. Peut-être qu'on peut susciter par internet un meilleur accès à la lecture, une meilleure connaissance. Pour un nomade, l'adaptation est un enjeu majeur. Lui qui vit dans un environnement hostile, il est capable de s'adapter partout. Moi je m'adapte. Et cette numérisation ne me fait pas peur.

 

Un conseil de lecture ?

Je conseille aux lecteurs de lire mon recueil de poèmes sur Djibouti destiné aux jeunes. Il s'intitule Ô pays, Perle sur la langue; Routes pour le monde. Cela évoque la place de Djibouti sur la mappemonde. C'est très important par rapport à l'Ethiopie, car Djibouti est la porte d'entrée, le seuil. Djibouti a cette place de phare dans la Corne de l'Afrique. Je leur conseille de lire ces poèmes qui s'adressent aux jeunes Djiboutiens qui sont partis, je demande à ces derniers de revenir, de développer leur pays. Je leur demande de respecter les femmes, c'est notre avenir. Je leur demande d'avoir beaucoup de considération pour le savoir, pour l'autre, pour l'hôte. Quand on reçoit quelqu'un chez nous, quelque chose change, il nous apporte toujours des connaissances : c'est l'altérité, la liberté, la poésie. La poésie non seulement doit être entendue mais aussi écrite. Je leur demande de se lancer dans cette aventure de l'écriture.

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