À l'époque de Menelik II, "l'Ethiopie a une place à part dans l'imagerie populaire française"

 

À l'occasion de l'édition 2017 du Tukul du Livre, l'écrivain français Jean-Dominique Pénel a présenté à l'Alliance éthio-française d'Addis-Abeba une exposition sur la perception qu'avaient les médias français de l'empereur Menelik II entre 1880 et 1918. Éclairage.

Pourquoi avez-vous souhaité présenter cette exposition ?

Jean-Dominique Pénel : J'ai voulu faire cette exposition parce que j'ai passé une bonne partie de ma vie en Afrique et c'est un peu sur le tard que j'ai connu l'Ethiopie. Je regrette, d'ailleurs, d'avoir tardé. En lisant de nombreux journaux anciens, j'ai remarqué que l'Ethiopie a une place tout à fait particulière par rapport aux autres pays. C'est ce thème que j'ai voulu présenter en montrant comment l'Ethiopie a été perçue de manière populaire par les Français. On a écrit des livres, des articles... etc. Mais j'ai surtout cherché à voir comment le Français moyen de la fin du XIXe siècle et du début du XXe voyait l'Ethiopie avec toutes les perceptions qu'on lui proposait. Or, elle est apparue d'une manière tout à fait différente, même dans l'imagerie populaire. Pour cela, j'ai cherché dans les journaux de l'époque, dans les cartes postales, dans les objets même, et puis même dans les représentations relatives à l'histoire de l'époque que l'on trouvait dans certains produits de vente comme le chocolat, le café, les boissons. Bizarrement, ou de manière très intéressante plutôt, l'Ethiopie apparaît : on voit Menelik, on voit Taitu (sa femme)...

Où avez-vous trouvé tous ces trésors, toutes ces archives ?

La numérisation est un objet magnifique. En France, la Bibliothèque nationale de France (BNF) dispose d'un site, Gallica, où vous avez accès à des millions de documents, et notamment à toute la presse française de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. C'est absolument prodigieux. À l'époque, ces journaux – tels que le Petit Journal, le Petit Parisien... – publiaient à plus de 100 000 exemplaires, parfois presque le million par jour. Il n'y avait pas de radio, il n'y avait pas de télévision. La presse écrite jouait un rôle considérable. Dans cette presse, vous trouvez des illustrations souvent en première page. J'ai vu apparaître Menelik dans une vingtaine ou une trentaine de journaux différents en première page. Cela veut dire que les Français à l'époque étaient confrontés à son image.

Comment l'empereur victorieux de la bataille d'Adoua était-il perçu en France à cette époque ?

Dans les années 1880-1888, on le voit apparaître lorsqu'il prend une place importante dans la Corne de l'Afrique, quand il devient une autorité politique aux yeux du monde extérieur. Ensuite, il y a un choc considérable pour les Européens : on voit un Africain qui bat une armée coloniale italienne, disons européenne, blanche lors de la bataille d'Adoua. On n'avait jamais vu cela. Non seulement, il bat des Européens mais il a un comportement exemplaire. Lorsqu'il bat les Italiens le 1er mars 1896, il fait prisonniers des milliers d'entre eux. À ce moment-là, Menelik pourrait liquider tout le monde mais il ne le fait pas, et va les libérer après de petites tractations. Il y a d'autres aspects, notamment vis-à-vis de la technologie. Menelik a bâti sa force sur l'armement. Il était intéressé par la modernité : le télégraphe, le téléphone, la voiture... On a des représentations de Menelik, empereur africain, qui conduit une voiture. Vous ne trouvez cela nulle part ailleurs. Il s'est également intéressé au train. On ne représente pas cela quand on représente l'Afrique à cette époque.

Au fil de l'exposition, on se rend compte que l'image de l'Ethiopie est tout à fait à part. Dans un contexte colonial où la France voit plutôt les Africains comme des « sauvages »...

L'époque de Menelik correspond à des guerres coloniales particulières menées par la France : le Dahomey, Madagascar, le Maroc... etc. Que se passe-t-il ? Les Français apportent la civilisation à des gens qui n'en ont pas, considèrent-ils. Ces gens-là sont des sauvages, des barbares. D'ailleurs, on montre des illustrations où l'on voit la cruauté de ces gens envers les étrangers et entre eux. Il y a également beaucoup d'illustrations sur le « héros français », qu'il soit battu par de vilains sauvages, ou qu'il parvienne à l'emporter. Il y a également beaucoup d'images où l'on voit la soumission de ces gens-là à la puissance coloniale. Les Français colonisent mais il y a également des concurrents colonisateurs comme les Britanniques, les Espagnols, les Portugais... Il faut montrer que ce sont de mauvais colonisateurs, qu'ils font de mauvaises choses, tapent sur les gens, les tuent, les emprisonnent, les rendent presque esclaves. Alors que la colonisation française est très différente... J'ai voulu montrer dans cette exposition que l'image de Menelik est tout à fait à part car ces thèmes-là, vous ne les trouvez pas, en tout cas du côté français.

Comment expliquer cette différence ?

La nature même du royaume d'Ethiopie, la personnalité, l'autorité, la puissance de l'empereur. On ne respecte que la puissance. Avant Menelik, il y a eu l'épisode de l'empereur Tewodros battu par les Anglais. Il a eu un geste extraordinaire : Tewodros ne veut pas capituler et se suicide. Cela a également frappé les Français. Quelques mois après sa mort, un Français a fait un théâtre-opéra sur cet empereur, la grandeur de cette homme qui se suicide car il ne veut pas échouer. Menelik, lui, s'impose aux puissances étrangères – des Russes, des Allemands, des Anglais - qui souhaitent le recevoir. C'est une attitude complètement nouvelle.

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